
Une prise de parole comme point de rupture
Cet échange épistolaire entre une Innue de Baie-Comeau, poétesse et écrivaine, et un Franco-Colombien, Franco-Américain, romancier et essayiste, prend naissance lorsqu’une écrivaine de renom utilise les plateformes de médiatisation à sa disposition pour proclamer haut et fort que les Premières Nations n’avaient pas de culture. Malgré une tentative d’intervention pour contester cette affirmation absurde, Mme Fontaine a heurté un mur quand la propriétaire de ces déclamations farfelues a tout simplement parlé plus fort pour enterrer les arguments avancés par sa contrepartie qui lui faisait face.
Ainsi, face à ce manque de communication, nos deux auteurs cherchent à comprendre et surtout à trouver des moyens d’ouvrir des canaux de communication afin de tenter d’entamer un dialogue pour contrer les méfaits du racisme.
Regards croisés sur le racisme
Nous discutons principalement des formes de racisme subies par les peuples autochtones dans le monde entier. Cependant, nous nous concentrons davantage sur l’expérience québécoise, car Mme Fontaine a été témoin de nombreux incidents racistes pendant la majeure partie de sa vie. De son côté, M. Béchard est un globe-trotter qui a observé comment le racisme affecte différentes nuances de teint, et il est âgé d’environ deux décennies de plus que sa partenaire. Il peut ainsi mieux comparer le racisme à travers le monde.
Rassurez-vous, tout le monde : M. Béchard, en tant qu’homme caucasien, ne tente pas d’imposer sa vision du racisme. Il partage ses impressions de ce qu’il a vu et expérimenté. Il questionne davantage Mme Fontaine sur la manière dont elle voit le racisme à travers ses yeux d’Innu, son peuple qui a longtemps été victime d’injustices et qui, encore aujourd’hui, subit plusieurs abus des gouvernements et des forces de l’ordre.
Déplacer le regard, éviter le procès
J’ai bien aimé qu’ils n’identifient pas l’autrice des revendications peu flatteuses envers la communauté autochtone lors du Salon du livre de la Côte-Nord de 2015. Ainsi, on ne concentre pas la conversation sur l’individu, mais plutôt sur le sujet qui habite et empoisonne une société, parfois à son insu. On se concentre plutôt, ici, à comprendre les mécanismes qui amènent à haïr l’autre, souvent par peur de l’inconnu et par crainte d’être bousculé dans notre manière de vivre et de penser différemment.
Reconnaître ses fautes pour mieux avancer
Aussi, M. Béchard ne se cache pas. Il ne se considère pas comme une personne irréprochable. Il reconnaît ses fautes et évoque les écarts de conduite qu’il a commis dans le passé, lorsqu’il était un adolescent rebelle cherchant à s’intégrer à un groupe en participant à des actes racistes. Il regrette, évidemment, aujourd’hui, ces gestes remplis d’une certaine innocence juvénile et impulsive. Il a appris et il continue d’apprendre.
Écouter Mme Fontaine parler de son peuple, de sa richesse, de ses différences et aussi de ses similarités constitue une belle exploration pour moi. Je prends conscience de mon ignorance concernant ces gens, qui sont en fait mes voisins. On sent sa vulnérabilité et son courage dans ses échanges.
Une œuvre toujours urgente
C’est après avoir lu Kuei, je te salue que j’ai réalisé que je connaissais déjà Mme Fontaine : elle jouait dans la série télévisée Unité 9. Elle y incarnait Eyota Standing Bear, personnage controversé dès son introduction avec ses nombreux tatouages offensants et peu respectueux pour Eyota. Je n’avais pas vu la série lorsque je l’ai rencontrée au Salon du livre de Montréal; je croyais que c’était une parfaite inconnue (même si je sais très bien qu’elle pouvait être bien connue du milieu littéraire).
Si la conversation commence en 2015 entre les protagonistes, avec cette deuxième édition, elle se termine en 2020, alors que les mouvements Black Lives Matter prennent de l’ampleur. Ils ne manquent pas de souligner le fossé grandissant entre certains groupes dont les idées divergent complètement. Dans ces groupes, les discours cherchent davantage à diviser les peuples et à imposer la meilleure façon de penser. Personne ne s’écoute, et les canaux de communication ne semblent plus fonctionner.
Il y a plus d’une décennie, l’ouvrage Kuei, je te salue était déjà devenu indispensable dans notre société malade. Aujourd’hui, face aux excès de certains mouvements radicalisés, je souhaite que ce livre devienne non seulement un outil essentiel, mais aussi une lecture obligatoire dans les écoles. C’est une utopie, mais il est indéniable que cette correspondance est non seulement pertinente, mais aussi urgente. Un jour, plutôt que de nous insulter et de nous engueuler, nous devrons nous asseoir et rétablir notre capacité à nous exprimer et à écouter l’autre. Kuei, je te salue présente quelques outils pour engager ce dialogue nécessaire.

Pour se procurer le roman, c’est ici.


Laisser un commentaire