Journalisme dessiné en territoire occupé
Cette bande dessinée documentaire de Joe Sacco, à ne pas confondre avec l’ancien joueur de hockey devenu entraîneur adjoint des Rangers de New York, nous transporte en Palestine durant les mois de décembre 1991 et janvier 1992. Il s’agit ici du journaliste américano-maltais et auteur de bande dessinée, qui s’immerge sur le terrain, au cœur de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, en pleine première Intifada.

Témoigner par le dessin
On suit Sacco dans ses déplacements, alors qu’il rencontre et interviewe de nombreux Palestiniens qui racontent un quotidien marqué par la pauvreté, la peur et la violence systémique. Le style graphique, entièrement en noir et blanc, varie volontairement dans ses textures et ses encrages. Il sert à la fois le réalisme cru du témoignage et l’atmosphère oppressante des lieux, tout en mettant en lumière la chaleur humaine et la résilience de celles et ceux qui y vivent malgré des conditions précaires.

Un narrateur imparfait, mais honnête
On pourrait croire que Joe Sacco cherche avant tout à documenter les faits. C’est vrai, mais pas seulement. Il admet ouvertement, par l’intermédiaire de son avatar dessiné, qu’il est aussi à la recherche d’histoires fortes, de récits susceptibles de marquer les esprits et de faire avancer sa carrière journalistique. Il ne cache pas son cynisme initial: les histoires qui se terminent bien l’intéressent peu. Pourtant, il entre en Palestine avec une vision largement façonnée par le discours israélien dominant, et il en ressort profondément transformé.

Entre voyeurisme et empathie
Sacco peut parfois apparaître comme un vautour, attiré par la misère et la souffrance. Mais cette posture s’effrite au fil des pages. À force de partager le quotidien des Palestiniens, il développe une empathie réelle. Il vit dans des maisons sans plancher, où le sol est fait de sable. Il enjambe quotidiennement des carcasses d’animaux, utilise des toilettes extérieures à moitié ouvertes, endure l’absence d’eau chaude en plein hiver. Il enfreint le couvre-feu avec eux, célèbre avec eux et, à sa manière, partage leur détresse.

Un quotidien broyé par l’occupation
Pour les Palestiniens, la liste des humiliations est interminable: impossibilité de commercer sans apposer une étiquette israélienne sur leurs produits, quasi-certitude d’avoir connu la prison dès le début de la vingtaine, expulsions arbitraires, destruction des terres agricoles, violences physiques infligées par l’armée israélienne. Certains témoignages relatent des passages à tabac survenus alors même que la victime venait d’être opérée après une blessure par balle. La torture est évoquée, y compris à l’encontre de personnes innocentes.

À quoi bon témoigner?
Joe Sacco n’est pas le premier journaliste à écouter ces récits. Plusieurs Palestiniens lui demandent à quoi cela servira de parler, puisque rien n’a changé après les reportages précédents. Sacco n’a pas de réponse satisfaisante. Sa bande dessinée a-t-elle eu un impact direct? Difficile à dire. Les premières publications datent de 1993, année qui marque aussi la fin officielle de la première Intifada. Coïncidence? Je ne croirais pas.

Le contraste israélien
Après deux mois passés à recueillir des témoignages d’atrocités, Sacco séjourne quelques jours en Israël. Le contraste est saisissant. Il y discute de cinéma, de mode, de nouveaux restaurants, de préoccupations familières à l’Occident. Il souligne le privilège de ce quotidien. En retour, certains Israéliens lui expriment leur peur constante d’être attaqués, présentant les Palestiniens comme des menaces permanentes. Les deux camps affirment vouloir la paix, tout en étant convaincus qu’elle est impossible à cause de l’autre.

Une œuvre toujours brûlante d’actualité
Plus de trente ans après sa parution, Palestine demeure d’une pertinence troublante. Le conflit israélo-palestinien continue de faire rage, notamment depuis la guerre de Gaza amorcée en 2023 et prolongée jusqu’en 2025, ponctuée de cessez-le-feu fragiles et de reprises des hostilités.
Avec une grande partie du territoire gazaoui occupée par l’armée israélienne, il est difficile de croire que les conditions de vie se soient améliorées.
Palestine offre un portrait profondément humain, bouleversant et nécessaire. Une œuvre qui refuse la simplification et qui conserve toute sa légitimité dans la compréhension de ce conflit toujours irrésolu.

Pour se procurer la bande dessinée, c’est ici.

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